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Un business qui bénéficie de l’intérêt du roi pour la
peinture, du dynamisme des maisons de ventes aux enchères et de
l’appétit des collectionneurs privés et des fondations.
Dans
la galerie d’art l’Atelier 21, à Casablanca, le 6 octobre dernier. Il
est à peine 19 heures. Précédés des photographes et de la télévision
2M, les premiers invités, tendance chic ou bohème, découvrent
l’exposition « Mutations ordinaires », de l’artiste marocain Hassan
Darsi. Ses dorures appliquées sur des photographies de vagues déferlant
sur la corniche de Casablanca ou de dents de sagesse géantes en résine
questionnent. « Ce n’est pas une exposition facile à vendre, explique
Aziz Daki, directeur associé de l’Atelier 21, critique d’art et
commissaire d’exposition. Hassan Darsi est connu comme artiste
contemporain, régulièrement invité à l’étranger, mais il n’était pas
présent dans les circuits de vente. C’est un peu une star
irréductible. » « En dix-huit ans au Maroc, c’est la première fois que
j’expose dans une galerie commerciale », confie Hassan Darsi. Que
l’artiste réfractaire, dont le prix des Å“uvres s’échelonne de 8 000 Ã
100 000 dirhams (DH, 710 à 8 880 euros), décide enfin de franchir le
Rubicon illustre l’engouement pour un marché de l’art en plein essor.
L’augmentation rapide du nombre de galeries à Casablanca (une bonne
douzaine ont pignon sur rue), Marrakech, Essaouira ou Rabat en atteste.
Un boom qui s’explique en grande partie par l’ouverture des premières
maisons de ventes aux enchères. Le Maroc en compte cinq : la Compagnie
marocaine des œuvres et objets d’art (CMOOA), la première à apparaître
en 2002, suivie de MémoArts, Maroc Auction, Tanger Auction et Eldon
& Choukri. Avant leur arrivée, les ventes étaient principalement
enregistrées pour des artistes orientalistes à des prix se situant
autour de 100 000 DH, et pour des peintures marocaines de qualité,
modernes, à partir de 40 000-50 000 DH.
Les prix multipliés par sept
Aujourd’hui, les artistes vivent mieux, beaucoup mieux. En sept ans,
les prix des peintures marocaines ont été facilement multipliés par six
ou sept, estiment les observateurs. La star est sans conteste le
peintre et sculpteur Mahi Binebine. À 51 ans, établi à Marrakech après
avoir évolué à New York, il a vu sa cote exploser, pour atteindre
1,5 million de DH (133 000 euros) lors d’une vente à la CMOOA. « Les
Marocains ne sont pas habitués à de tels prix. Jamais un artiste local
n’avait atteint un tel niveau de son vivant. C’est un phénomène
complètement nouveau », indique Tania Bennani-Smires, sociologue de
l’art et responsable du mécénat à la fondation ONA.
Les vedettes du moment s’appellent aussi Mounir Fatmi, Mohamed El
Baz, Miloud Labied, Abdelkebir Rabi, Fouad Bellamine. Désormais, les
œuvres majeures se vendent entre 500 000 et 1 million de DH
(89 000 euros). Si l’attrait est élevé pour l’art moderne (Hassan El
Glaoui, Jilali Gharbaoui, Ahmed Cherkaoui, Mohamed Ben Allal, etc.),
c’est la peinture orientaliste réalisée au Maroc (Jacques Majorelle,
Edy Legrand) qui bat tous les records. « Majorelle est l’artiste le
mieux vendu chez nous, avec des prix qui ont atteint 300 000 euros »,
confie Hicham Daoudi, cofondateur de la CMOOA, qui table sur un chiffre
d’affaires compris entre 85 et 90 millions de DH, avec cinq ventes
cette année.
« Aujourd’hui, on estime le marché de l’art marocain à 400 millions
de DH par an. Sans les barrières douanières et les restrictions à la
vente – la sortie d’une œuvre d’art est soumise à l’autorisation du
ministère de la Culture –, le marché serait de 1,2 milliard de DH,
estime le directeur de la CMOOA. Actuellement, nous ne pouvons pas
prendre de clients à l’étranger, pour lesquels nous ne pouvons garantir
la livraison de l’achat. » Alors certains se débrouillent, achètent des
tableaux qu’ils conservent au Maroc pour décorer leurs résidences
seconÂdaires.
Fermé sur lui-même pour l’instant, le marché de l’art marocain est
largement tiré par les particuliers, qui s’approprient 70 % du volume
des ventes, et les institutionnels : les banques (Société générale
Maroc, Attijariwafa Bank, Caisse de dépôt et de gestion, Bank
Al-Maghrib, Crédit agricole), les compagnies d’assurances et certaines
entreprises (Office chérifien des phosphates, ONA) parmi les plus
actives. « La force de ce marché est de savoir que le roi lui-même en
est un grand acteur », complète Hicham Daoudi.
Cent collectionneurs privés
C’est en effet sous l’impulsion royale que l’engouement pour l’art
marocain s’est développé, par mimétisme courtisan, souci du
placement ou par passion pour l’art marocain. Les grands
collectionneurs seraient une bonne centaine. Parmi eux, les frères
ennemis de l’immobilier : Anas Sefrioui, PDG du groupe Addoha, et
Miloud Chaabi, à la tête d’Ynna Holding. Le premier affiche son
penchant pour le peintre marrakchi Hassan El Glaoui, spécialisé dans
les fantasias et la représentation de chevaux. Le second collectionne
les toiles de Jilali Gharbaoui, précurseur de l’art abstrait au Maroc.
On compte également le financier Fadel Iraqi, l’ancien patron de la
CGEM et président du groupe Saham, Moulay Hafid Elalamy, l’avocat et
homme d’affaires Mohamed Berrada (actionnaire de Colorado) ou encore
Abdelaziz Tazi, président du conseil de surveillance de Société
générale Maroc.
« C’est très souvent dans un esprit identitaire que l’achat se
produit, plus que dans un esprit spéculatif. C’est toute la différence
entre le Maroc et le Moyen-Orient. À Dubaï, par exemple, on observe des
phénomènes de foire. On achète un jour, on revend le lendemain.
Quelqu’un qui achète une pièce au Maroc la revend très difficilement et
ne cherche pas à effectuer un bénéfice immédiat. En huit ans, les gens
qui ont acheté chez moi n’ont jamais revendu leurs œuvres », assure
Hicham Daoudi.
Le profil des acheteurs change pourtant. La génération de
collectionneurs fortunés de 50 à 70 ans est suivie par un public plus
jeune de cadres ayant entre 30 et 40 ans. « Ils vont souvent se priver
pour acheter en plusieurs fois des pièces comprises entre 25 000 et
40 000 DH », indique le directeur de l’Atelier 21. La crise ? « Il y a
un tassement des prix, mais nous n’avons pas ressenti de baisse de la
demande », souligne ce dernier. Il est vrai que les fondations, l’un
des piliers majeurs du business de l’art, animent en permanence le
marché (acquisitions d’œuvres, expositions, colloques…). La fondation
Société générale prépare ainsi une exposition collective sur le thème
du corps. Nichée au siège de la banque à Casablanca, la collection de
l’établissement, démarrée dans les années 1970, compte 1 050 œuvres.
« Nous achetons en moyenne entre 10 et 20 œuvres chaque année.
Récemment, nous avons acquis des tableaux d’Edy Legrand, de Chaïbia
Tallal et de son fils, de Gharbaoui… », indique Mohamed Rachdi,
responsable du mécénat. De son côté, la fondation ONA participe
largement à travers les Villas des arts de Casablanca et de Rabat,
musées d’art contemporain, à la promotion des artistes marocains grâce
à une collection qui comprend 700 œuvres. Soit, toutefois, trois fois
moins que la collection Actua, la fondation d’Attijariwafa Bank. Créée
en 1997, elle compte près de 2 000 œuvres. Les achats ont été
interrompus en 2006, le président de la banque ne souhaitant pas
concourir à l’emballement des prix. « Aujourd’hui, la politique est de
conserver, répertorier, valoriser, diffuser la collection auprès des
jeunes publics », souligne Ghita Triki, responsable de la fondation.
« Avec la structuration du marché et l’ouverture attendue du Musée
national d’art contemporain à Rabat, la valeur marchande des artistes
devrait encore s’accroître », estime Hicham Daoudi. |